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Septembre
Octobre
Novembre
2013

Rencontre avec... Christelle Lépine

Editions D’un Monde à l’Autre : Bonjour Christelle Lépine !

CL : Bonjour !

DMA : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

CL J’ai bientôt 40 ans et je vis à Paris. Parler de moi, c’est compliqué. C’est pour cela, en général, que j’écris des histoires. Que pourrais-je dire ? Je suis une addict à l’émotion, je suis vraiment ce que je ressens et c’est ce qui jalonne ma vie quotidienne depuis longtemps. Au début de ma vie, on va dire les 30 premières années, cela m’a posé beaucoup de problèmes parce que, lorsqu’on est très émotive et hypersensible, ce n’est pas très simple d’évoluer dans le monde. Et puis, au fur et à mesure, j’ai découvert que ça peut être aussi un atout, qu’il faut essayer de dompter la bête, mais pas trop. Voilà... Vous voulez savoir ce que je fais dans la vie. Eh bien je ne sais pas non plus. Trouver une place, pour moi, c’est une question. Quelle est la place ? Je sais quelle est ma place dans le monde en tant que personne, vis-à-vis des autres, des rencontres. Après, quelle est ma place dans le monde en tant qu’ouvrière, on va dire, me définir socialement, c’est vraiment quelque chose de très compliqué pour moi. Je fais des petits boulots quand je dois travailler, parce que j’ai besoin de travailler comme tout le monde. Il m’arrive d’être hôtesse d’accueil, il m’arrive d’être hôtesse de vente, c’est comme ça qu’on dit maintenant, on ne dit plus vendeuse. Mais rester à la maison, écrire, c’est quand même ce que je préfère. J’ai une formation de comédienne. J’ai fait le Conservatoire du 10e arrondissement de Paris. J’ai pratiqué ce métier pendant 6 ans dans une compagnie qui évoluait entre Carcassonne et Toulouse. Mais, là non plus, je n’ai pas trouvé ma place. En fait je pense que... Voilà... Qui je suis ? Je suis quelqu’un qui cherche une place, voilà !

DMA : Et pour les lecteurs des Éditions d’un Monde à l’Autre, vous êtes l’auteur de leur prochaine publication, le roman « Adèle & Henry ». Est-ce votre première publication ?

CL : Oui. En revanche, j’ai beaucoup écrit, j’ai beaucoup de choses dans les tiroirs. C’est la première fois que j’envoie un texte chez un éditeur. J’ai écrit beaucoup de textes que j’ai un peu montrés autour de moi. Mais, je pense que ça ne disait pas assez précisément ce que je voulais exprimer. Avec « Adèle & Henry », il me semble que je suis au plus proche de ce que je veux dire, de la façon dont je veux le dire. C’est pour ça que je me suis autorisée à l’envoyer... Chez vous ! J’ai une immense admiration pour l’écrit. Pour moi, c’est quelque chose de supérieur, et il m’a semblé que ce que j’écrivais... Ça ne méritait pas... J’avais peur que cela soit dans un livre. J’ai tellement eu d’émotions dans mes lectures, je suis tellement bouleversée par la littérature ou par la poésie que, en fait, je doutais de la valeur de mes écrits.

DMA : Vous êtes en train de nous dire qu’avec « Adèle & Henry » vous vous êtes sentie prête à faire ce grand pas, à vous exposer et à exposer votre écriture à des lecteurs ? Il y a donc eu une prise de risque ?

CL : Oui. Et c’est grâce à un autre auteur. Un auteur de théâtre, qui s’appelle Wajdi Mouawad. Cela a été une rencontre littéraire importante pour moi. Alors que lire le théatre est difficile pour moi -souvent ça me tombe des mains- c’est en lisant ses pièces que tout s’est déclenché. Je me suis sentie proche de son écriture, située entre le langage parlé et le langage plus écrit, parfois lyrique. Son écriture est, selon moi, entre le théâtre et le roman. Je m’y suis retrouvée et c’est avec cette découverte que je me suis dit « Mais moi aussi je vais envoyer mon texte à des éditeurs ! »

DMA : Alors, « Adèle & Henry », c’est selon vous, un roman ? Une pièce de théatre ? Comment le définiriez-vous ? Vous êtes comédienne, vous aviez quelle intention, en fait, en écrivant « Adèle & Henry » ? Souhaitiez-vous aller vers une forme théatrale ou aller vers le romanesque ?

CL : L’intention était essentiellement d’écrire ce que je dis, ce que j’entends, écrire un rythme. Pour moi, le rythme est vraiment essentiel dans l’écriture, autant que dans mes lectures. J’ai besoin de ce rythme-là. Et au début, « Adèle & Henry » c’était une prise de parole... C’était pour le théatre. Mais, en même temps, j’avais envie que cette pièce de théatre puisse être lue comme un roman. Je ne sais pas dire mieux. C’est... C’est deux-en-un, vous voyez... J’espère que le lecteur y trouvera le plaisir que provoque la lecture d’un roman et qu’un metteur en scène ou une metteuse en scène pourra ressentir l’envie de le mettre en scène. C’est vraiment un texte qui peut exister sur scène, j’en suis convaincue.

DMA : Sans trop la dévoiler, pouvez-vous nous parler de l’histoire de ce roman ?

CL : C’est un long monologue. Celui, d’une femme, Adèle, qui doit avoir entre 30 et 40 ans, et qui ressasse son histoire sur une ligne du métro parisien. Une ligne qui a une particularité : celle d’être très courte et de tourner en rond. Et, cette femme, enfermée dans ce boyau souterrain, va raconter à des voyageurs son histoire d’amour fou avec Henry, qui est un homme particulier parce qu’il est différent. Sa différence, c’est, aux yeux d’Adèle, d’être totalement transparent, totalement... Adèle est terrifiée par l’opacité des choses, et par l’opacité des gens, et tout à coup Henry se présente à elle comme un livre ouvert, comme un écorché. Elle est fascinée par ça. Au moment où elle raconte sa vie, Adèle est une femme qui a besoin de donner, tellement elle a souffert de cette passion amoureuse. Elle doit réapprendre à donner. Elle réapprend en prenant la parole dans le métro et en s’adressant à des gens qui, en général, ne lui répondent pas. Elle va trouver un homme qui va l’écouter. Elle fondait peu d’espoir sur lui, pourtant. Elle n’arrivait pas à imaginer qu’un homme avec de pareilles chaussures aussi bien cirées accepte de l’entendre. Parfois il y a des choses inattendues qui arrivent dans la vie, comme ça. L’habit ne fait pas le moine.

DMA : Diriez-vous que c’est avant tout un roman d’amour ou un roman sur la différence ? Ou un peu les deux ?

CL : C’est un peu les deux. Un roman d’amour, oui évidemment, je dirais plutôt un roman sur la passion. Quant à la différence, je ne sais pas, j’espère que ça transparaît. Ça me suffoque souvent de découvrir que les gens les plus enclins à aimer, à vivre les choses intenses, sont ceux qui, précisément, sont les plus fragiles et ceux à qui il faudrait une vie extrêmement paisible ! Adèle autant qu’Henry, sont deux personnes hyper sensibles, hyper fragiles, hyper attachées à l’émotion, à ce qu’elles ressentent. Et leur rencontre est exaltante, mais peut également être totalement dangereuse. La différence c’est aussi ça, c’est comment on voit le monde quand on n’a pas les clés, toutes les clés pour s’adapter, avec ce qu’il exige de nous, quand on ne sait pas comment trouver sa place.

DMA : La question du handicap psychique apparaît aussi dans le texte.

CL : Oui, car Henry a un mal, qui n’est jamais vraiment cité dans le texte, mais qui en tout cas, pour moi, a été inspiré de ce qu’on appelle aujourd’hui la bipolarité. Henry est quelqu’un de malade, et qui sait que cette différence et ce handicap le rendent absolument lumineux. Et cette différence est sublime aux yeux d’Adèle. Il ne ressemble à personne d’autre; il a une peau tellement translucide, qu’Adèle voit tout à l’intérieur et quelqu’un dont on voit tout à l’intérieur, c’est tout juste fascinant, car on ne peut pas vivre comme ça.

DMA : Une fascination qui représente pour Adèle un certain danger également.

CL : Oui, oui, un danger. Mais je pense qu’Adèle est une aventurière. Elle s’ennuie dans sa vie quotidienne, elle ne sait pas trop ce qu’elle va faire de sa vie. Elle cherche. Et elle trouve dans l’amour passionnel une réponse. Elle pense que tout va être là, que l’amour va tout simplifier, comme beaucoup de gens en fait. La majorité des gens s’imagine ça.

DMA : L’amour permet de fuir la banalité du quotidien.

CL : Oui, c’est une façon de tout remplir, comme si ça pouvait être la réponse ultime à tous les questionnements. Et, en effet, c’est le cas un certain temps, très bref.

DMA : On ne va pas tout révéler d’ « Adèle & Henry » à nos lecteurs. Ils auront le plaisir de découvrir le roman en octobre prochain. On a parlé des histoires d’amour. Quels sont les romans d’amour qui vous ont marquée, Christelle Lépine ?

CL : Ah ! Alors évidemment le grand roman d’amour qui a marqué toute ma vie jusqu’à aujourd’hui, c’est « Belle du seigneur » d’Albert Cohen. J’ai lu « Belle du seigneur » la première fois, je devais avoir 16 ou 17 ans. Je l’ai relu régulièrement dans ma vie. C’est vraiment, selon moi, un chef d’œuvre de la littérature. Si je devais emporter un seul livre quelque part, cela serait celui-là. Je peux l’ouvrir n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Partout.
Ensuite, j’en parle d’ailleurs dans « Adèle & Henry », il y a « Les Hauts de Hurlevent » , « Le coup de grâce » . Ces romans-là m’ont énormément marquée. Il y a aussi « le Très bas » de Chistian Bobin, qui est aussi une sorte d’histoire d’amour. C’est une biographie romancée de François d’Assises qui est un grand amoureux de tout, de tout ce qui est vivant. Cela a été une lecture très importante pour moi également. Et puis, il y a des poètes, comme René Char, comme les poètes maudits : Lautréamont, quand j’étais très jeune, Verlaine et Rimbaud.

DMA : Dernière petite question pour faire un lien avec le théatre : vous avez cité Wajdi Mouawad. Seriez-vous tentée de lui faire lire « Adèle & Henry » ?

CL : Naturellement ! Je serais tentée, mais faut-il que j’ose ! Mais oui, bien sûr, je serais tentée. Nos univers sont certainement très différents. Mais, bien sûr ! On a toujours envie que les gens qui nous guident lisent ce qu’on produit, en partie, grâce à cette rencontre. Mais j’aime bien aussi l’idée qu’une rencontre littéraire demeure une rencontre littéraire. Voilà, c’est... Je ne sais pas, on verra bien ! J’aime bien « on verra bien ! ».

DMA : Merci Christelle Lépine pour cette rencontre... Et rendez-vous en octobre pour la sortie de « Adèle & Henry ».

CL : Merci beaucoup à vous.
 

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